HAITI / L'ILE A VACHES

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Nous sommes arrivés à Haïti le 23 février, après une traversée de 5 jours, pendant laquelle l'écran de notre pilote nous a lâché. Nous avons hésité à détourner notre route vers Puerto Rico, d'ou nous aurions pu l'envoyer à réparer aux USA, mais les coûts prohibitifs de débarquement sur cette île américaine nous ont remis dans le droit chemin, cap sur l'Ile à Vaches.

A 2 jours de l'arrivée, Matthieu est pris d'une violente lombalgie, alors qu'il ponçait une porte. La crise est très violente, impossible de bouger. Il lui faut se traîner à 4 pattes jusqu'à son lit, qu'il ne quittera que douloureusement. Soizic se retrouve donc seul aux manœuvres.

La nuit précédent notre arrivée, nous ne dormions pas tranquille, entendant un bruit de moteur visiblement assez proche, et qui ne s'éloignait pas. Avec toutes les histoires de pirates que l'on nous racontait sur ces côtes, impossible de ne pas se demander de quoi il s'agissait. Nous découvrons, au lever du jour, un catamaran français, à 500m du bateau, qui avait navigué toute la nuit sans ses feux, par crainte... des pirates. Heureusement que nos routes ne se sont pas croisées pendant la nuit !

Au petit matin, l'île à vaches est en vue, et l'horizon se couvre de dizaines de voiles blanches ou noires. Le spectacle est magnifique. Sans moteur, faute d'essence, et de moyens, les pécheurs de la région utilisent des "bateaux pays", magnifiques coques traditionnelles en bois, mues par des voiles en matériaux hétéroclites (draps, sacs plastiques...). En nous approchant, nous découvrons que des pirogues s'éloignent également des côtes, portant 1 pécheur, à la rame, qui va soit pécher le lambi (gros coquillage), soit relever un casier. Ces pirogues s'appellent des "bois fouillés". Elles sont taillées dans un tronc, pendant 2 mois, et peuvent servir plus de 10 ans.

Cette arrivée est extraordinaire, totalement dépaysante. Nous débarquons dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère Nord, et la réalité de leurs moyen de pêche le prouve.

Nous mouillons le bateau en face de Cacoq, charmant petit village. A peine l'ancre est elle accrochée que les enfants du village viennent en pirogues voir qui vient d'arriver, et demander des petits cadeaux. Il est vrai que nous ne sommes pas les premiers plaisanciers à passer par là, et ils connaissent maintenant bien le truc. Le balai des pirogues sera incessant tout le long de notre séjour. Ce balai aura été l'occasion d'apprendre quelques mots créoles : "M'est allé quitté mon repos" qui signifie, va t'en, laisse moi me reposer ! Quelque fois énervant, mais jamais harcelant, car ils ne font pas que mendier, et proposent aussi de multiples services (acheter ci ou ça au marché, qui est à 1 heure de marche, laver le bateau, poncer tout ce qui traîne, laver le linge, vendre des langoustes, du poisson...). On met en place un véritable échange, et non un simple lien de dépendance.

Première ballade à terre, nous allons au puit, qui se trouve à 30 minutes du village. Ce village sans électricité est magnifique, d'une propreté surprenante, les maisons sont colorées, et surtout, la population est super accueillante. Autour du puit, on reconnaît une ambiance de brousse africaine, ou certains se lavent dans un coin, d'autres entretiennent l'incessant va et vient de bidons d'eau, et surtout, tout le monde discute, et discute, et discute.

Car en ce moment, un vent de révolution souffle sur Haïti. Plus nous approchions, plus nous entendions sur RFI la situation se dégrader, tout d'abord au Nord du pays, puis s'étendant vers le Sud. Les opposants du Président Aristide se soulevant pour mettre dehors celui qui avait déçu tant d'espoirs en sombrant dans la corruption, l'argent de la drogue, et la répression. Nos familles, inquiètes, nous déconseillaient cette étape, mais pour rien au monde nous n'aurions raté ce moment historique.

A l'île à vache, c'est le grand calme. Cette île est à l'écart des mouvements politiques. Le maire de l'île, partis il y a 2 mois, aucune élection n'a été organisée, et l'île s'autogére, plutôt bien d'ailleurs. C'est aussi le Carnaval en ce moment; et le soir, un cortège longe la plage au son des tambours et des casseroles. Alors que, uniques blancs, nous suivons la foule, les musiciens se mettent en rond autour de nous, et nous dédient un morceau, en signe de bienvenue. Puis c'est à nous de faire un petit discours. Nos notions de créole haïtiens n'étant que rudimentaires, ils n'ont pas dû comprendre grand chose à nos remerciements !

Ce soir là, nous rencontrons Samuel et Kama, qui deviendront deux très bons amis, avec qui nous partageront promenades, et parties de domino sur le bateau.

Nous décidons de nous rendre aux Cayes, la grande ville qui fait face à l'île, sur le "continent". Pour cela, il faut prendre un bateau pays à moteur (grand luxe!), où s'entassent 50 personnes. Accompagnés de Samuel et Kama, nous y rejoignons une congrégation d'une Eglise Protestante qui rentre à Port au Prince après avoir fait quelques tentatives de conversions sur l'île. Le voyage est épique, car les membres de la congrégation ne cessent de chanter, à la foi par ferveur, et aussi par trouille de couler... On arrive aux Cayes les oreilles un peu cassées ! Au Cayes, il faut prendre un autre petit bateau pour atteindre le quai, qui n'est en fait qu'un entassement de détritus. Ici, c'est un perpétuel mouvement de marchandises : du charbon, des poissons, des fruits et légumes, et même des cochons, qui eux, pour débarquer, n'ont pas droit au bateau, et sont jetés à l'eau, charge pour eux de nager jusqu'à terre! L'ambiance aux Cayes est plus chaude que sur l'île. Les rues sont barricadées, les regroupements sont nombreux. Quelques maisons et voitures brûlées, tous les commerces fermés. Personne ne se sent vraiment en sécurité, et le pilote du bateau que nous croisons sur le port, et très pressé de rentrer, et rapatrie tous les passagers.

Il est temps de débarquer nos médicaments, dont nous avons pris livraison en Guadeloupe. Nous nous organisons avec Michel, qui travaille à l'orphelinat, et allons mouiller devant Madame Bernard, car il n'y a aucun moyen d'acheminer tous nos cartons par les terres. Michel monte à bord avec 3 employés de l'orphelinat. Malheureusement, il se met à pleuvoir très fort, et nous nous réfugions à l'intérieur. Ce sera l'occasion d'une bonne bouffe, et de quelques discussions politiques animées, qui nous font réaliser à quel point les habitants sont vraiment perdus devant la totale absence de choix, et le manque de confiance en l'avenir. L'un d'eux nous dira par exemple regretter l'époque Duvallier, car le riz était moins cher (c'était il y a 20 ans !!), et lui, au moins, quand il faisait tuer des opposants, ne laissait pas les cadavres dans les rues, contrairement à Aristide !

Le lendemain, nous nous rendons à "Madame Bernard", la ville principale de l'île, pour faire notre marché. Le trajet se fait normalement en 1h, mais il nous en faudra 2 et demi, Matthieu se traînant avec son dos malade. Il est vrai qu'en cas de lombalgie, il faut un repos absolu, et cet imbécile gambade toute la journée. Pas d'amélioration en vue... Le trajet jusqu'au marché est très joli, le sentier traversant des petits villages en bords de mer tous plus jolis les uns que les autres.

Le marché de Madame Bernard est incroyable. Beaucoup de bateaux, pour ceux qui viennent à la voile, sont mouillés devant le village. Au marché, les étals sont constitués soit d'une bâche posée à même le sol (la boucherie par exemple), soit d'un petit cabanon pour les plus équipés, on y ressent énormément la pauvreté du pays. Le choix paraît très limité, mais il y a tellement de monde qu'en cherchant bien, on trouve tout.

Nous nous rendons à l'orphelinat, où le temps ne nous avait pas permis de nous rendre la veille, et y découvrons Sœur Flora, Canadienne, qui fait du mieux qu'elle peut avec ses petits moyens. La pauvre reçoit des médicaments qu'elle ne connaît même pas! Elle se plaignait de n'avoir rien pour soigner une jeune fille brûlée, alors que la veille, nous lui avions livré 3 caisses de Biafine !! Quand à Michel, il organise des bains de mer pour des enfants paraplégiques. Lui aussi manque de tout, et rêve de brancards légers...

De l'autre côté de l'île, face à Cacoq, la situation est différente. Un couple de français gère un hôtel qui paraît déplacé sur l'île. L'eau douce à volonté, électricité, climatisation dans les chambres... le contraste est frappant, à quelques mètres d'un village ou tout manque. Cependant, Port Morgan est une bonne façon de faire venir des visiteurs, ce qui ne peut pas nuire à l'île. De plus, Didier et Françoise ont été super gentils avec nous, et voyant l'état de Matthieu, nous ont donné accès à leurs mouillages protégés quand le fort vent de Nord rendait la tenue de notre ancre plus que limite, pendant une nuit cauchemardesque ou le dos de Matthieu l'empêchait de bouger, et où Soizic devait se lever toutes les 10 minutes pour surveiller le mouillage.

Pour tenter de soulager ce mal de dos, Matthieu est allé voir une médecin (psychiatre !) espagnole, qui s'est installé dans un petit dispensaire financé par des architectes espagnols. Elle y pratique des consultations, et vend des médicaments à un prix dérisoire. Elle nous fournira de puissants anti douleur, pour essayer de remettre le petit vieux sur pied.

Au pied de l'hôtel se trouve également un centre de plongée, tenue par Raymond, pasteur américain. Totalement désœuvré par la totale absence de touriste, vue la situation, il nous a emmener plonger, non loin de là. Mais au cours de la plongée, panique : il faut remonter en vitesse, car il y a des coups de feux au village ! Nous remontons dans la barque, et pointons vers le village. Nous y découvrons deux longues barques jamaïcaines, celles utilisées par les passeurs de drogues, remplies de types armés, qui semblent vouloir terroriser le village en tirant dans tous les sens. Raymond préfère faire demi tour, mais nous sommes repérés, et une barque fonce sur nous. Le temps de se demander ce qu'il vaut mieux faire (sauter à l'eau avec les bouteilles, nager à terre...) ils sont face à nous, fusil à pompe brandis. Voyant que nous n'avons rien à voir dans leurs affaires (nous apprendrons plus tard qu'il s'agissait de règlements de comptes entre dealers), ils nous hurlent des "no problem" en affichant de grands sourires... Il n'empêche que nous attendrons qu'ils soient partis (en volant 3 barques à moteur du village, bien inestimable) avant de regagner le petit quai de l'hôtel. Nous en serons quittes pour une grosse frayeur, et des histoires à raconter. Le lendemain, rebelotte, mais cette fois, nous sommes dans le bateau, au mouillage, quand les Jamaïcains reviennent. Ils tournent devant le village, et autour du bateau, en tirant à nouveau... ambiance. Nous restons sagement capitonnés dans le bateau, attendant qu'ils repartent. Cette fois, il y aura eu un blessé au village.

Les villageois nous expliqueront plus tard que ceci est tout à fait exceptionnel, et qu'ils en ont ras le bol d'être pris à partie dans ces histoires de dealers. Le pays est effectivement une escale privilégiée entre la Colombie et les USA, et nombreux sont ceux qui touchent à ce trafic. Sur l'île à Vaches, cependant, les habitants s'y opposent, et le font savoir. Ils nous demanderont ainsi un soir un peu d'essence pour faire brûler des pneus en signe de contestation.

Toutes ces émotions auront achevés le dos de Matthieu, et il s'impose 2 jours d'immobilité quasi totale afin de pouvoir reprendre la mer. Nous profiterons encore de quelques ballades (à la vitesse de l'escargot), pour admirer cette île exceptionnelle, et reprendrons la mer, direction Cuba, le 3 février.

L'île à vaches aura été notre plus belle escale depuis le départ. Nous y avons vécu une période historique, qui nous a permis de percevoir les tristes réalité de ce pays, qui n'a, pour l'instant, que peu d'espoir de s'en sortir, minée qu'elle est par ses multiples problèmes (forêts ravagées pour le charbon, école inefficace et payante, chômage, extrême pauvreté, pollution, drogue, corruption, esclavage des enfants...) Une escale qui fait peur, donc où peu de gens s'aventurent, et ou la population a donc gardé son authenticité. Hormis ces anecdotes de dealers, nous ne nous sommes jamais sentis en danger, alors que la révolution ravageait le pays. L'île est magnifique, calme, accueillante, pittoresque... les superlatifs manquent. Nous ne pouvons que vous conseiller de vous y rendre, puisqu'en plus, vous pourrez même y dormir à l'hôtel !

Quelques adresses utiles :

- Si vous voulez envoyer des livres en français à la bibliothèque du village (financée par des Canadiens :

Wagner Tamis, c/o Madame Gerard Russo, rue Toussaint Louverture, n°24, Les Cayes, Haïti

- si vous voulez préparer un séjour sur l'île : www.port-morgan.com

- si vous voulez contacter le centre de plongée : bideauxscuba@yahoo.com

Pour en savoir plus sur Haïti, et son histoire complexe, à lire absolument : "Haïti n'existe plus", de Christophe Wargny, aux Editions Autrement.

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